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« VENEZUELA : QUESTIONS SUR LA DÉMOCRATIE ET UNE PRESSE LIBRE »

« VENEZUELA : QUESTIONS SUR LA DÉMOCRATIE ET UNE PRESSE LIBRE » 2 JUILLET 2014 HTTP://WWW.PRESSEGAUCHE.ORG/SPIP.PHP?ARTICLE18233 Cet article a été écrit en anglais pour Monthly Review Press "Venezuela : Questions about Democracy and a Free Press" par James D. Cockcroft.http://mrzine.monthlyreview.org/2014/cockcroft310514.html Il découle de propos tenus lors d’une séance sur le Venezuela et l’Ukraine qui a eu lieu le 3 mai 2014, à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Traduction par Claude Morin
Première question : Pourquoi ?

Si le gouvernement du Venezuela est une dictature, pourquoi y a-t-il eu 18 élections en 15 ans sous l’ancien président Hugo Chávez Frías (m. 2013) et son successeur démocratiquement élu Nicolás Maduro ? Pourquoi d’après plusieurs observateurs internationaux les élections démocratiques au Venezuela sont-elles, selon les mots mêmes de l’ex-président Jimmy Carter, « les meilleures du monde » ?

Si le gouvernement viole la liberté de la presse garantie par la Constitution, alors pourquoi permet-il à ces 80 % des médias contrôlés par de riches capitalistes d’appeler à son renversement par la violence ? Pourquoi permet-il à ces mêmes médias d’utiliser des photographies provenant d’autres pays et montrant la police en train de matraquer des manifestants afin d’alléguer une « répression des manifestations pacifiques » au Venezuela ?

Pourquoi l’administration de Maduro tolère-t-elle que les médias proclament faussement que les manifestations tenues entre la mi-février et le début mai rassemblent une majorité des étudiants du Venezuela alors que seule une petite minorité des 2,6 millions d’étudiants universitaires du pays y prend part et que leurs principaux dirigeants sont payés ou conseillés par des étrangers de l’ambassade des États-Unis, de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), et la National Endowment for Democracy (NED), une organisation non gouvernementale financée par les Américains ? Pourquoi accorde-t-on si peu d’attention aux affirmations des médias selon qui les demandes de cette minorité d’étudiants du privé au Venezuela sont les mêmes que celles que formulent un plus grand nombre d’étudiants non violents qui en appellent à la démocratie et à l’enseignement public gratuit pour tous au Chili, au Mexique ou au Québec ?
Pourquoi les médias ne rapportent-ils pas que, au début de mai 2014, les étudiants ne représentaient que 7 % des 180 personnes encore détenus pour des actes de violence au Venezuela, alors que plusieurs des autres étaient des paramilitaires, des tireurs embusqués, des mercenaires, des entrepreneurs militaires privés, des voyous et des narcotrafiquants ?

Pourquoi, surtout, les médias décrivent-ils les manifestations comme impliquant tout le pays, toutes les races et toutes les classes, alors qu’en fait elles ont lieu dans seulement 5 % des municipalités et dans les quartiers majoritairement blancs et riches ? Pourquoi ne signalent-ils jamais que le Venezuela n’est pas une nation blanche mais une nation très métissée avec un important héritage africain et indigène ? Serait-ce une raison derrière les attaques de l’opposition politique contre Chávez et Maduro, des hommes à la peau foncée ?

Pourquoi les médias prennent-ils fait et cause pour les deux leaders de la contestation - Leopoldo López et María Corina Machado – sans mentionner qu’ils ont incité à plusieurs reprises leurs partisans à « oublier les élections » et à « mettre les rues en feu » afin de chasser Maduro de la présidence ? Pourquoi n’ont-ils pas rapporté que durant la période de mi-février à la fin d’avril 2014 l ’« opposition démocratique » était responsable de 20 000 actes de violence, de la quasi-totalité des 41 décès et de plus de 500 blessés ? Pourquoi ont-ils passé sous silence la façon dont les adversaires du gouvernement ont empoisonné l’approvisionnement en eau de la ville de Merida et brûlé ou détruit des cliniques médicales et dentaires, des bureaux électoraux, des bâtiments universitaires, des bureaux du gouvernement, des stations de métro, des autobus, des automobiles, une garderie, des écoles publiques, des stations de radio et de télévision communautaires, des marchés à prix modiques financés par l’État, des installations électriques et des forêts ?

Pourquoi les médias ne soulignent-ils pas que le gros de l’inflation et des pénuries au Venezuela - de biens de consommation essentiels – est causé par le stockage, la réduction volontaire de la production et la contrebande réalisés par les capitalistes ?

Pourquoi ne mentionnent-ils pas les importants éléments d’information suivants ?

• l’amélioration de l’économie en 2014 ;
• l’augmentation l’année dernière de la consommation de biens des Vénézuéliens ;
• un recul rapide du soutien à l’opposition accompagné d’une forte augmentation de la popularité de Maduro lors des manifestations ;
• les rassemblements énormes en faveur du gouvernement et de la paix comme celui du 1er mai avec plus d’un million de personnes à Caracas ;
• la découverte d’énormes arsenaux d’armes de forte puissance dans les bastions de l’opposition ;
• les nouveaux programmes de police communautaire à l’échelle nationale et les réformes des prisons mis en place pour réduire la criminalité ;
• la déclaration de soutien des Forces armées au gouvernement constitutionnel et la condamnation de la tentative de coup d’État à la fin de mars 2014 par trois généraux de l’Armée de l’air.

DÉPÊCHE Nº 1 : Les médias de désinformation servent comme agents politiques dans les tentatives en cours pour renverser la Révolution bolivarienne du Venezuela.

Ces tentatives ont effectivement abouti pendant 48 heures en 2002, lorsque les dirigeants d’un coup d’État soutenu par les États-Unis ont démis tous les élus, tué ou arrêté de nombreux leaders révolutionnaires et fait prisonnier le président Chávez. Les principaux dirigeants de l’opposition de 2014 ont participé à ce coup d’État. (Il ya aussi une opposition de gauche réduite et inefficace.)

À dire vrai, l’opposition de droite est complexe. López n’assiste pas aux pourparlers de paix du dialogue ouvert par le président Maduro, tandis que le candidat défait à deux reprises à la présidentielle, Henrique Capriles, le fait. López n’accepte pas non le Plan national pour la paix du gouvernement, la Commission de la Vérité ou le nouveau Conseil des droits de l’homme, alors que Capriles le fait. Cependant, López et Capriles restent unis sur l’objectif ultime : faire tomber le gouvernement et éradiquer entièrement la Révolution bolivarienne.

DÉPÊCHE Nº 2 : C’est une révolution !

La majorité des Vénézuéliens réalisent une révolution très originale, à la fois pacifique, démocratique, participative, anti-impérialiste et internationaliste. Ils mènent une lutte historique contre le néolibéralisme et pour la paix et la démocratie. Ce processus révolutionnaire est loin d’être parfait, mais il est réel, et c’est pourquoi le gouvernement est si diabolisé par les contre-révolutionnaires.

La révolution bolivarienne est extrêmement complexe. Par exemple, il existe différentes tendances à l’intérieur du PSUV - Parti socialiste unifié du Venezuela - et de ses 7 millions de membres. En outre, certaines personnes pauvres et même certains étudiants non fortunés s’opposent au gouvernement - principalement en raison de ses problèmes de corruption et de l’inefficacité bureaucratique que les présidents Chávez et maintenant Maduro ont si souvent reconnus. Mais la trajectoire que suit la Révolution depuis 15 ans, bien qu’inégale (parfois avec deux pas en avant et un pas en arrière), continue de constituer, dans l’ensemble, un approfondissement en faveur de la paix sociale et mondiale, du dialogue, de la rectification des problèmes, de l’auto-critique, avec plus de mesures révolutionnaires au profit des masses et de la solidarité internationale.

En fait, l’approfondissement de cette trajectoire est défini en détail dans le « Plan de la Patrie 2013-2019 » de Chávez (blog.chavez.org.ve/programa-patria-venezuela-2013-2019 : la version originale est beaucoup plus fiable que les mauvaises traductions anglaises en ligne). Le Plan de quatre-vingts pages que le président Maduro a promis de mettre en œuvre et qu’il commence à appliquer a été élaboré en consultation avec les mouvements sociaux du Venezuela et incorpore même des contributions des secteurs de l’opposition. L’objectif à long terme du Plan n’est pas de doter le capitalisme d’un visage humain, mais plutôt de remplacer le capitalisme par un socialisme participatif spécifique au Venezuela, fondé sur les mouvements sociaux, un État communal et les 40 000 conseils communaux en expansion qui, malgré des échecs occasionnels, décident pour la plupart démocratiquement des programmes sociaux et mettent en œuvre des « budgets participatifs ». Ayant en vue non pas un État socialiste centralisé mais un État communal décentralisé (une section plutôt originale), le Plan sexennal prévoit des mesures concrètes pour surmonter la corruption, la bureaucratie, le clientélisme et les problèmes de production et de distribution. Il comprend des mesures pour répondre aux besoins des petites entreprises et mettre en œuvre les droits des minorités sociales, ainsi que des moyens de réduire les problèmes et les distorsions dérivées d’une économie basée sur la rente pétrolière. Il réclame un plus grand contrôle des ouvriers et plus de participation des mouvements sociaux et des gens pauvres. En outre, il traite de l’avènement d’une « culture éco-socialiste » ; de la paix dans le monde ; de la préservation de la Terre Mère et de l’humanité. Il conclut avec force sur un appel à l’engagement social et à l’ouverture d’esprit « afin de continuer à marcher le chemin du socialisme, avec la maxime que la poésie d’Antonio Machado nous a laissée : Voyageurs, il n’y a pas de chemin, c’est en marchant qu’on trace les chemins. »

Ironiquement, la Révolution bolivarienne a profité à une partie de la bourgeoisie – certains parlent même d’une « Boliburguesía » (une bourgeoisie bolivarienne, un oxymore). La grande bourgeoisie vénézuélienne contrôle toujours les deux tiers de l’économie, mais elle est politiquement faible en comparaison avec d’autres forces sociales et économiquement faible en comparaison avec les puissants magnats du capital étranger dont elle dépend pour sa survie. Il s’agit d’une bourgeoisie "vendepatria" tout à fait disposée à tuer – comme l’ont fait les bourgeoisies du Chili, d’Argentine et du gros de l’Amérique latine et des Caraïbes dans les années 1970 et 1980 et celle du Venezuela durant ces années de « sale guerre » — y compris le massacre lors du soulèvement populaire contre le néolibéralisme, le « Caracazo » en 1989, un soulèvement que les révolutionnaires du Venezuela considèrent comme un événement déclencheur de l’actuelle révolution bolivarienne.

Les réformes en cours de la Révolution bolivarienne enfreignent souvent les normes capitalistes, comme dans l’introduction de contrôles des prix, des profits et des coûts des produits ; la saisie de grandes propriétés foncières et de certaines banques et sociétés clés ; l’approbation des prises de contrôle de certains lieux de travail par les travailleurs ; les hausses fréquentes du salaire minimum ; l’utilisation des revenus pétroliers au profit des masses ; et les nombreuses lois et mesures visant à améliorer la santé, l’éducation, la sécurité sociale et les pensions, ainsi que d’autres mesures de lutte contre la pauvreté, les privilèges bourgeois, et les projets néolibéraux de privatisation.
Les principales réalisations du processus révolutionnaire bolivarien à ce jour comprennent :

• une transformation de la culture politique populaire - les gens sentent qu’ils ont enfin leur mot à dire ;
• le plus grand recul de la pauvreté en Amérique latine, selon la Banque mondiale ;
• l’indice le plus faible d’inégalité sociale de l’Amérique latine ;
• l’application élargie et les hausses du salaire minimum et des pensions, y compris pour les travailleurs de l’économie informelle ;
• l’élimination de l’analphabétisme et de la faim (la FAO de l’ONU a nommé sa campagne mondiale d’éradication de la faim « Hugo Chávez ») ;
• la gratuité des soins publics de santé pour tous, avec l’aide de 30 000 médecins cubains qui ont traité 11 millions de personnes et contre qui les manifestants en février et mars 2014ont réalisé 162 attaques, passant près de brûler deux d’entre eux vivants ;
• une éducation publique gratuite, avec des ordinateurs gratuits pour les enfants dans les écoles et de nombreux autres étudiants, avec un Vénézuélien sur trois (au sein d’une population de 30 millions) inscrit depuis l’école primaire jusqu’aux cycles supérieurs - le cinquième plus haut pourcentage au monde ;
• la transformation des relations internationales et des discussions à travers des actions en faveur de l’intégration de l’Amérique latine et de relations économiques fondées sur la solidarité humaine ;
• Le Venezuela est unique en ce qu’il a atteint presque tous les objectifs du millénaire.

DÉPÊCHE Nº 3 : Les États-Unis et le Canada soutiennent une contre-révolution.

Avec un œil sur les plus grandes réserves de pétrole du monde au Venezuela, le Secrétaire d’État américain John Kerry a appelé l’Amérique latine « notre arrière-cour », apparemment inconscient du « changement d’époque » qui a lieu juste devant sa porte arrière. Les États-Unis ont financé l’opposition de droite au Venezuela avec 14 millions de dollars l’année dernière et 100 millions de dollars au cours des 8 dernières années. L’intervention américaine au Venezuela comprend l’utilisation de terroristes connus de la mafia cubaine et des paramilitaires colombiens (alors que les États-Unis ont emprisonné pour de longues sentences les Cinq Cubains anti-terroristes - voir www.thecuban5.org). Les États-Unis continuent de menacer le Venezuela de sanctions économiques.

Le Canada a suivi l’exemple des États-Unis, en soutenant les forces néo-fascistes d’extrême-droite au Venezuela. Les trois principaux partis politiques du Canada au Parlement ont voté une résolution pour la « paix » qui tenait le président Maduro responsable de la violence. Air Canada a suspendu les vols vers le Venezuela. Comme Edward Snowden l’a révélé, le Canada coopère avec la National Security Agency (NSA) américaine pour l’espionnage électronique afin de déstabiliser le Venezuela et Cuba et de surveiller les manifestants canadiens et américains. Le nouvel ambassadeur du Canada au Venezuela, Ben Roswell, est un expert dans les communications numériques qui a servi précédemment en Afghanistan, en Irak, en Somalie et en Égypte.

Les États-Unis et le Canada sont de plus en plus isolés dans leur prétention à l’effet que le Venezuela n’est pas une démocratie. Tous les membres de l’Organisation des États américains (OÉA), sauf les États-Unis, le Canada et le Panama, et tous les membres de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) ont voté pour défendre la démocratie existante du Venezuela contre l’intervention étrangère et les tentatives pour rompre l’ordre constitutionnel.

Dernière question : Que pouvons-nous faire au Nord ?

Nous pouvons intensifier notre campagne contre l’intervention des États-Unis et du Canada et demander aux États-Unis et au Canada de soutenir publiquement le peuple du Venezuela et son gouvernement élu et d’exprimer leur consternation devant l’utilisation répétée de la violence par certains membres de l’opposition vénézuélienne en vue d’obtenir ce que les scrutins leur refusent. Nous pouvons construire sur les manifestations internationales des quinze dernières années contre l’interventionnisme du Nord, y compris les marches réprimées par les gaz lacrymogènes lors du sommet des présidents des Amériques à Québec en 2001, ainsi que sur le rôle de Chávez qui fut le seul président à s’élever contre le projet d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), ainsi sur le rôle prééminent que tinrent Chávez et Fidel Castro dans la défaite de la ZLEA quatre ans plus tard et sur la création de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes(CELAC) qui exclut les États-Unis et le Canada, sur Petrocaribe, sur l’UNASUR et sur l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique - Traité de commerce des peuples (ALBA-TCP). Mais les actions de solidarité humaine et pour la paix – au plan national et international - doivent se fonder sur un soutien critique, non pas inconditionnel ; des actions qui construisent l’unité, et surtout, des actions où chacun écoute et apprend de l’autre, ou, pour paraphraser le poète Machado, les chemins sont tracés en marchant ensemble et en se parlant.