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Writer, Professor, Revolutionary.

La crise en Ukraine, by David Mandel

La crise en Ukraine David Mandel by David Mandel

Les dirigeants occidentaux, soutenus par les médias de masse, nous feraient croire que le conflit en Ukraine est principalement le fait de l’ingérence impérialiste de la Russie. C’est en fait le monde à l’envers : l’OTAN agit dans ce conflit en force impérialiste et en porte une responsabilité lourde. Mais malgré les dimensions internationales importantes de la crise, c’est l’aspect domestique qui est le plus fondamental. On va donc commencer par là.

La « révolution de la Place de l’indépendance (la Maidan) » :
version occidentale vs. version russe
Le gouvernement du Président Yanoukovitch a été renversé le 22 février suite à plusieurs mois de manifestations, suscitées par sa décision de suspendre la négociation d’une Entente d’association avec l’Union européenne et d’accepter un prêt de $15 milliard offert par la Russie. L’Occident a accueilli la fuite de Yanoukovitch en Russie et la formation à Kiev d’un gouvernement provisoire comme une révolution démocratique. La Russie a qualifié les événements de putsch fasciste.

Quoi qu’on pense de Yanoukovtich, son élection en 2010 était conforme aux normes démocratiques et a été acceptée par la candidate perdante. En fait, des élections honnêtes sont à peu près le seul gain populaire de la dernière grande mobilisation sur la Maidan en décembre 2004 (« la Révolution orange »). De nouvelles élections étaient prévues pour mars 2015. Yanoukovitch les auraient certainement perdues. En plus, la population du pays était divisée par rapport à l’Entente d’association avec l’UE. De ce point de vue, c’est la tentative de l’imposer à partir de la rue qui paraît anti-démocratique. Une revendication démocratique aurait été de tenir un débat sur la question suivi d’un référendum. Ce qui est plus, Yanoukovitch n’a pas été légalement destitué – cela aurait requis un vote de trois quarts des députés parlementaires. Un tel vote n’a pas eu lieu. En somme, le gouvernement russe a de bonnes raisons pour remettre en cause la légitimité démocratique du gouvernement à Kiev.

Ceci dit, il est clair que la grande majorité des manfiestantEs de la Maidan était révoltée par la corruption omniprésente du gouvernement et cherchait à le soumettre au contrôle populaire. Il s’agissait d’un mouvement populaire assez caractéristique de notre époque, lorsqu’une population atomisée se mobilise à travers les médias sociaux mais sans organisation préexistante ni programme clair. Les fruits de cette mobilisation sont ensuite récoltés par des forces qui sont bien organisées et qui ont une idée claire de ce qu’elles veulent. La raison profonde de ce phénomène est l’absence d’une gauche influente, ce qui à son tour reflète la faiblesse de la classe ouvrière (les salariéEs), base sociale traditionnelle de la gauche.

Car le vrai problème en Ukraine n’était pas Yanoukovitch, qui n’était pas plus corrompu que ces prédécesseurs. Le problème est un système dominé par une poignée de gros capitalistes, dits « oligarques », qui instrumentalisent les divisions linguistiques et culturelles pour avancer leurs propres intérêts. Et de ce point de vue Maidan n’a rien changé. L’absence d’organisation et de programme clairs explique le rôle qu’ont pu jouer dans les événements les forces néo-fascistes. Celles-ci, armées, rejetaient tout compromis avec le pouvoir, revendiquant « une révolution nationale ». Les autres, qui se souvenaient des fruits amers de la « Révolution orange » et ne comprenaient pas le vrai sens de la dite « révolution nationale », trouvaient attrayante cette posture intransigeante.

Le 21 février, la veille de sa fuite, Yanoukovitch a signé un accord avec les chefs des partis de l’opposition en vue de la formation d’un gouvernement d’entente nationale et la tenue d’élections anticipées en décembre. Mais l’occupation de bâtiments publics par des forces de l’extrême droite a accéléré le rythme des événements. Le 22 février des snipers, dont l’identité reste encore à établir, ont tué une centaine de personnes, y inclus un nombre de policiers. Yanoukovitch, craignant sans doute un lynchage, a pris la fuite.

Le gouvernement russe cite l’entente non réalisée du 21 février comme seule base légale du pouvoir en Ukraine; les États-membres de l’OTAN donnent leur appui inconditionnel au gouvernement en place. Le gouvernement russe souligne la présence de personnages néo-fascistes dans ce gouvernement : plusieurs des ministres, dont le Procureur général et le Ministre de l’éducation, sont membres de Svoboda (parti Social-national avant 2005), parti de l’extrême droite. Citant le caractère russophobe et antisémite de ce parti, le Parlement européen a lancé un appel en 2012 aux partis démocratiques de l’Ukraine de ne pas former des coalitions avec lui. Aujourd’hui le Parlement européen se tait sur la participation de ce parti au gouvernement.

Mais Svoboda a un concurrent à sa droite, encore plus extrême et violent : le «Secteur droitier ». Ses membres occupent des postes, entre autres, dans le Ministère des affaires internes (responsable de la police et des forces armées internes). Son chef est l’adjoint Secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense, qui conseille le Président sur les questions de stratégie et de défense nationale. Le Secrétaire de ce même Conseil un certain Andriy Parubiy, militant néo-fasciste de longue date. Le gouvernement a intégré les forces armées du Secteur droitier dans la Garde nationale, ce qui a provoqué la démission de trois sous-ministres de Défence.

Ainsi, même si on ne peut parler de « putsch fasciste », comme le fait la propagande russe, il s’agit de la première fois depuis la Seconde guerre mondiale que des fascistes font partie d’un gouvernement national en Europe, un fait occulté par les politiciens de l’OTAN et les médias occidentaux.

Une société profondément divisée

La présence de néo-fascistes est en soi préoccupante. Mais dans un pays aussi fragile et divisé que l’Ukraine c’est carrément explosif. Un État indépendant ukrainien n’a jamais existé avant 1991 (sauf pour quelques mois pendant la guerre civile russe). En plus, ce n’est qu’en 1939 que les trois régions occidentales, le foyer du nationalisme militant et russophobe, ont été rattachées à l’Ukraine soviétique. Quant à la Crimée, annexée récemment par la Russie, elle avait fait partie de la Russie depuis le 18e siècle et jusqu’en 1954, quand le gouvernement soviétique a décidé de l’offrir en cadeau à l’Ukraine.

Cet État ukrainien fragile gouverne une société profondément divisée. Outre la question de la langue – le russe est parlé à la maison par au moins 40% de la population, notamment dans les régions orientales et au sud - il y a d’autres divisions culturelles très profondes, et notamment de mémoire historique. Car les héros des régions occidentales ont collaboré avec les occupants allemands pendant la Seconde guerre mondiale et ont participé à leurs crimes contre l’humanité, tandis que les héros des régions orientales et du sud se sont battus contre l’occupation nazie et en défense de l’Union soviétique.

Animée par un intense nationalisme antirusse, la population des régions occidentales a été généralement plus active politiquement depuis l’indépendance et a pu dominer la politique éducative et d’information. Cette population considère sa langue, sa culture, ses valeurs les seules véritablement ukrainiennes et n’hésite pas à les imposer aux autres.

Les intérêts économiques divergent également: l’économie de la partie orientale, la plus industrielle, est fortement intégrée à celle de la Russie, partenaire commerciale de loin la plus importante de l’Ukraine. La partie occidentale est plus agricole. L’Entente d’association avec l’UE aurait imposé des réformes dites « structurelles » à l’Ukraine qui auraient eu un impact dévastateur sur l’industrie de l’est.

C’est un cas où les nationalistes intransigeants sont les pires ennemis du pays qu’ils prétendent chérir. Car l’occupation actuelle de bâtiments publics dans l’Est du pays par des militants russophones est principalement une réaction à Maidan et à la formation d’un gouvernement que la population de l’Est et du Sud considère hostile. Et dans les faits, ce gouvernement n’a pas manifesté même un minimum de sensibilité pour les inquiétudes de ces régions. De ces 19 ministères seulement deux viennent de l’Est, aucun du Sud. L’un des premiers actes du parlement après la fuite de Yanukovitch a été d’abolir la loi permettant aux régions à forte population russophone de faire du russe la seconde langue officielle. Même si le gouvernement n’a pas donné suite à cette décision, le mal a été fait. Ce gouvernement, qui a abrite des ministres néo-fascistes, qualifie de « terroristes » les militants de l’Est qui ne font que copier les tactiques des manifestants de la Maidan qui l’ont amené au pouvoir. À l’est et au sud, on parle de « la junte de Kiev ». Des élections sont prévues pour le 25 mai, mais il est très douteux qu’elles vont calmer la situation, puisque les deux candidats principaux sont identifiés au camp nationaliste.

La dimension internationale

Pendant les manifestations de la Maidan on a pu voir toute une série de diplomates occidentaux et d’autres personnages politiques qui s’adressaient à la foule pour l’encourager dans son opposition au gouvernement. Victoria Nulland, l’adjointe secrétaire d’État américaine pour l’Europe orientale, leur distribuait du pain. Imaginons la réaction de Harper à l’ambassadeur russe qui distribue des beignes à nos étudiantEs pendant le Printemps d’érable! Dans une conversation (enregistrée apparemment par les services de renseignement russes) Nulland discutait avec l’ambassadeur américain à Kiev de la composition d’un futur gouvernement. Et voilà, les choix de Nuland sont présentement au pouvoir. Une coincidence, sans doute.

Compte tenu de ses divisions internes, de son histoire, et de sa situation géographique, l’orientation internationale la plus avantageuse pour l’Ukraine serait sans doute la neutralité. Même après l’annexion de la Crimée, une majorité des Ukrainiens reste opposée à l’adhésion du pays à l’OTAN : 44% vs. 34%. Dans la partie orientale du pays – seulement 14% sont en faveur. En 2006 une pétition signée par presque 5 millions d’UkrainienNEs a demandé un référendum sur la question. Selon a constitution, un référendum était obligatoire. Mais le président nationaliste d’alors, homme originaire des régions occidentales, a choisi d’ignorer la constitution.

Quoiqu’on pense de Yanoukovitch, il était le premier président à préconiser la neutralité de l’Ukraine. La Russie est prête à accepter cette position. Mais l’OTAN ne veut rien en savoir. Dès 2008 l’OTAN a annoncé son intention d’intégrer l’Ukraine, cela malgré la promesse faite à Gorbatchev en 1990 par le Président Bush de ne pas rapprocher l’OTAN des frontières de l’URSS d’ « une seule pouce ».

L’Occident s’est engagé à remplacer les $15 milliards offert par le gouvernement russe avant la fuite de Yanoukovitch. Mais ces prêts viendront avec conditions d’ « ajustement structurelle » et d’austérité à outrance. Souvenons-nous de la Yougoslavie : c’est après les réformes imposées par le FMI que les mouvements séparatistes ont pris l’essor. Une politique d’austérité en Ukraine sera dévastatrice pour une population déjà majoritairement pauvre et renforcera les tendances politiques centrifuges et malsaines.

L’annexion de la Crimée de la part de la Russie à la fin de février était une réaction à ce qui était perçu comme un coup d’État par des forces hostiles à la Russie, soutenues par les État de l’OTAN. Cette annexion n’avait pas été planifiée longtemps en avance. Pendant les 23 années précédentes, le gouvernement russe avait découragé les forces importantes qui militaient en Crimée pour son rattachement à la Russie.

Dans les faits, le premier choix de la Russie capitaliste a toujours été de s’intégrer à l’Occident. Et les gouvernements russes ont fait pas mal de gestes importants pour se faire accepter. Poutine, tout comme Eltsine, a demandé l’intégration de la Russie à l’OTAN. Mais la réponse a été de traiter la Russie comme un État défait (successeur de l’URSS) et qui ne peut donc pas avoir d’intérêts légitimes à l’extérieur de ses propres frontières. L’expansion de l’OTAN vers l’Est est perçue par la Russie comme une politique visant à l’encercler d’États hostile. Aux yeux de la Russie, la guerre illégale de l’OTAN contre la Serbie en 1989, lorsque l’OTAN a ignoré le Conseil de sécurité de l’ONU (où la Russie détient un droit de véto), a miné la structure internationale légale. Aux yeux des Russes, l’abrogation par les E-U du traité anti-missile et l’installation de missiles en Europe vise à neutraliser la force de dissuasion nucléaire de leur pays. Quant à la « Révolution de la Maidan », ce était encore un exemple de la tactique américaine de « régime change », visant à isoler la Russie. Ces perceptions du gouvernement russe sont largement partagées par la population.

Quoi qu’on pense de l’annexion de la Crimée, elle correspondait à la volonté de la grande majorité de sa population. Citons Gorbatchev, héro en Occident pour avoir détruit le communisme : « Alors que la Crimée avait été rattachée à l'Ukraine sur la base des lois soviétiques, ce qui signifie les lois du parti, sans demander aux gens de la région, maintenant les gens eux-mêmes ont décidé de corriger l’erreur. Cela devrait être célébré, non pas sanctionné. » La prétention occidentale selon laquelle le référendum en Crimée a violé la constitution ukrainienne est sans fondement, puisque la constitution a été modifiée par le gouvernement en violation des procédures. Et souvenons-nous de la profonde joie en Occident lorsque trois dirigeants de républiques soviétiques, réunis en décembre 1991 dans une cabane de chasse dans les bois de Bélarus, ont décidé de démanteler l’URSS, cela en dépit d’un référendum de cette même année dans lequel 78% des participants avaient exprimé le désir de maintenir l’État soviétique.

La « révolte » à l’Est

À croire la propagande occidentale, l’opposition au gouvernement de Kiev dans la partie orientale du pays est téléguidée par Moscou, qui voudrait démembrer l’Ukraine et à en annexer encore des parties. Dans les faits, ce n’est pas Moscou qui suscite les affrontements, mais le gouvernement à Kiev, soutenu par l’OTAN. Jusqu'à date, il n’y a aucune preuve que le mouvement d’opposition à l’Est est organisé ou dirigé par des agents de la Russie, même si de tels sont sans doute présents.

La majorité de la population de ces régions, y inclus des militants qui occupent des bâtiments publics, ne cherche pas le rattachement à la Russie. Mais elle perçoit le gouvernement de Kiev comme illégitime et hostile, ce qui est confirmé lorsque ce gouvernement envoie des forces armées contre elle. (À l’époque de la Maidan, Obama a demandé publiquement à Yanoukovtich de ne pas envoyer l’armée contre les manifestants. Il se tait maintenant.) En même temps, ce gouvernement ne désarme pas les bandes armées néo-fascistes qui occupent encore, entre autres, la mairie et la poste de Kiev.

Les perspectives

Les insurgés à l’Est disent vouloir organiser un référendum le 11 mai qui posera la question: conserver le statut quo ou former une république autonome? Si la réponse est une république autonome, un second référendum demanderait si on veut être attaché à l’Ukraine ou à la Russie. Le gouvernement de Kiev et l’OTAN vont évidemment tout faire pour empêcher la tenue de ces consultations.

De l’autre côté, les élections nationales prévues par Kiev pour le 25 mai ne résoudront rien. (Le Canada y envoie 500 observateurs afin de légitimer ce scrutin.) Suivra l’application pleine force de la politique d’austérité exigée par l’Occident. Un sondage récent a posé la question : « Êtes-vous prêt à subir des difficultés économiques maintenant pour vivre mieux à long terme? » 51% ont répondu « non »; 39% se sont dit d’accord. Mais si dans l’Ouest 66% étaient d’accord, à l’Est seulement 17% était d’accord.

Les divisions vont donc certainement s’approfondir, menaçant le pays d’éclatement, peut-être même de guerre civile. L’Occident continuera à rejeter tout le blâme sur la Russie. Quelle sera la réaction de la Russie? Elle n’a pas d’intérêt au démembrement de l’Ukraine. Mais si une guerre civile éclate, il lui serait difficile de rester neutre. L’annexion de la Crimée a suscité une très forte vague de nationalisme en Russie.

Pourtant, une solution est évidente : la fédéralisation de l’Ukraine pour accorder plus de pouvoirs aux régions; l’expulsion du gouvernement central des éléments de l’extrême droite et l’inclusion des représentants des régions russophones; le désarmement de tous les groupes armés, y inclus de l’extrême droite nationaliste; le refus de l’adhésion à OTAN en faveur d’une politique de neutralité. (Une solution encore plus intégrale serait la socialisation des avoirs des oligarques.)

On ne peut être très optimiste quant aux chances d’une telle solution. Il semble y avoir de forts intérêts en œuvre en Occident qui ont besoin de la Russie comme ennemi du « monde libre ». Ceci dit, il à l’extérieur de l’OTAN, cette position n’est pas appuyée. Les pays du BRIC n’appuient les sanctions contre la Russie.

[Prof. David Mandel teaches political science at UQAM and is a socialist and trade-union activist involved for many years in trade-union education in Ukraine. This is a slightly expanded version of a talk he gave at an educational on Venezuela and Ukraine conducted May 3, 2014, at the Université du Québec à Montréal (UQAM).]